Jusqu’à la nuit…

Je profite de mes retrouvailles avec ma connexion à la maison pour mettre en ligne un "vieux" truc assez mauvais.

Je ne suis content, ni du titre, pourri et trouvé à la va-vite, ni de la fin, pourrie et faite à la va-vite…
A la base, c’est une "image" que j’ai eu une nuit à Epinal en 2007 en regardant le ciel la nuit et en me rendant compte que  ça faisait des années que j’avais pas vu un ciel étoilé… C’est le problème de vivre dans une grande ville, où l’éclairage urbain fait en sorte que tu n’ai pas envie de lever la tête la nuit… C’est bien l’un des rares trucs qui me manque de mes week-ends dans la campagne profonde française que je subissais quand j’étais môme…
L’image, c’était celle d’un vieux, allongé sur la pente d’une colline, dans une ville déserte, en train de mourir en regardantr les étoiles.

 

La douleur. Brève, soudaine.
La douleur. Qui prend Erwann par surprise et aux tripes.
La douleur. Qui n’est jamais un bon signe. Car Erwann n’est plus tout jeune.
La douleur. Qui arrive quand elle n’est pas la bienvenue. En ce début de soirée, alors qu’il se prépare à recevoir sa famille. Cette famille qu’il ne voit que trop rarement à son goût. Qui a éclaté au fur et à mesure des années et du destin de chacun. Qui est la preuve de son amour pour feu Ilda.
La douleur. Qui le plie en deux. Qui n’a pas de raison d’être. Le bon docteur Eugène lui a bien dit qu’il était en parfaite santé lors de son dernier bilan. Que si toutes les personnes du troisième âge se portaient aussi bien que lui, le trou, que dit-il, le gouffre, de la Sécurité Sociale n’aurait pas lieu d’être. Ce brave praticien, qui le suit depuis des années, connaît parfaitement son état. Depuis des années… Il est vrai que le médecin, aussi, n’est plus de toute fraîcheur. Qu’il aurait dû prendre sa retraite il y a quelques temps. Mais qui a préféré continuer pour s’assurer une rente un peu plus confortable.
La douleur. Horrible. Un coup de poignard dans le ventre. Qui frappe à l’heure où le soleil commence à peine à mordre sur l’horizon.
La douleur. Atroce. Qui le paralyse. Alors qu’il cherche désormais à atteindre son téléphone. Qui lui coupe le souffle. Alors qu’il doit appeler à l’aide. Les quelques sons qui sortent de sa bouche sont couverts par la radio, qui annonce que la planète sombre dans la folie. Et de toute façon, il n’y a personne d’autre que lui dans cette grande maison vide, pleine de souvenirs et de fantômes.
La douleur. Qui a finalement raison de lui et lui fauche les jambes. Et alors qu’il va pour rencontrer le sol la tête la première, Erwann a une brève pensée pour ses filles et ses petits-enfants, et le choc qu’ils auront en le trouvant inanimé à terre.

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Réveil.
Douleur. Sourde. Que ne masquent qu’avec imperfection les calmants. Points de suture qui tirent. Sensation d’étouffement. L’appareil respiratoire gêne et irrite. Sensation de soif.
Chambre d’hôpital. Blanche. Avec de grandes fenêtres. Et les bip-bips des appareils de surveillance.
Erwann reprend peu à peu ses esprits. Une fois de plus, il a survécu à l’opération. Une fois de plus, l’équipe du Professeur Josef a trouvé le moyen de prolonger un peu plus son existence. Une fois de plus, il se réveille avec une partie de lui qui n’est pas d’origine. Cela a beau ne pas être sa première greffe, il a toujours cette sensation qu’il partage désormais son corps avec un autre. Mais il le sait, l’impression ne durera pas.
Orange. Rouge. Violet. Les fenêtres permettent de voir ce soleil qui disparait à moitié par delà la courbe terrestre, en colorant le ciel d’un mélange de couleurs improbables. Soleil couchant qui étire les ombres et qui baigne de ses dernières lueurs cette chambre que n’occupent que le malade et les appareils qui contrôlent son bon rétablissement. Chambre que rien ne vient décorer. Aucun bouquet. Même pas ne serait-ce qu’une simple fleur. Car désormais, Erwann est seul. Seul. Sa famille n’est plus. Filles, petits-enfants, arrières petits-enfants, il ne reste plus personne.  Victimes d’un monde qui explose. Victimes de la folie des hommes, qui fait dresser le Sud contre le Nord, le Blanc contre le Noir, le Riche contre le Pauvre, qui fait ressurgir les guerres de religions. Victimes qui s’entassent. Victimes qui servent à fournir les organes nécessaires au maintien en vie de nombreuses personnes âgées. Qui permettent aux « Vieux » de s’accrocher désespérément à la vie. Des anciens, dont le savoir est précieux. Car les jeunes générations payent le prix de décennies de politiques d’abrutissement, et ne sont plus bonnes qu’à servir de chair à canon sur les fronts des guerres qui embrasent le globe.
Erwann ricane. Il est bien possible que certains membres de sa famille aient fourni des pièces détachées pour quelqu’un dans la même situation que lui. Voir même pour lui.
Erwann ricane. Mauvaise idée,  les points tirent, la douleur revient. Mauvaise idée. Il est déjà assez gênant de devoir passer sur la table d’opérations à chaque fois qu’un des organes de ce corps défaillant lâche, alors il n’est pas question qu’il y retourne parce qu’il a abusé de ses forces à son réveil.
Mais il n’a qu’une envie. Quitter cette chambre. Cette chambre vide. Ce vide qui le force à penser à sa solitude. Quitter cette chambre et rejoindre ceux qui, comme lui, ont été rappelés dans la vie active par manque de personnel d’expérience. Rappel qui est loin d’être une corvée. Car il a de nouveau l’impression d’être utile et de ne plus être un poids pour la société.
Sortir. Il veut sortir d’ici. De ce lieu qui le transforme petit à petit en mort-vivant.

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Enfin dehors. A l’air libre.
Enfin, pas tout à fait. A l’air libre dans le véhicule qui l’emporte loin du centre de rajeunissement. Il y a bien longtemps qu’être vraiment à l’air libre signifie une mort lente et douloureuse. Entre les résidus des champignons de l’Apocalypse qui fleurirent sur les plaines alimentées par le Tigre et l’Euphrate, et les nuages d’agents chimiques et biologiques qui furent déversés sur les terres bordées par la Grande Muraille, il y a bien longtemps que l’air pur est devenu un mythe.
Enfin sorti. Cette cure lui a paru bien longue. Les médecins semblaient ne pas être d’accord sur son état. Un problème lié au cerveau. Le seul organe que l’on ne peut toujours pas remplacer. Un problème lié à la perte de neurones, qu’on ne peut toujours pas endiguer. Partiellement compensée par divers implants, pour la mémoire ou le traitement d’informations. Un problème concernant la « fibre morale », le « sens de la justice » et d’autres notions aussi aberrantes.
Foutaises. Charlatans. Il ne s’est jamais senti autant en forme. Il a l’impression de retrouver ces vingt ans. Un corps neuf. Que des morceaux sains. Que des parties prélevées sur les réfugiés les mieux portants. Des jambes de sprinter africain, des yeux de jeune péruvien, une peau de bébé, de bébés ukrainiens. Un corps on ne peut plus sain. Et ne dit on pas « un esprit sain dans un corps sain ».
Erwann rie. Rie à pleine gorge. Un rire qui donne des frissons à son chauffeur.
Erwann rie. Qu’il fait bon dans ce nouveau corps. Qu’il fait bon d’être un des maîtres de cette nouvelle société, où un petit nombre d’anciens peut prétendre à l’Immortalité. Une époque où, au lieu d’être parqués dans des mouroirs à agoniser sans fin, ils sont vénérés, choyés et où tout est fait pour les garder en vie le plus longtemps possible, pour que leurs connaissances servent à reconstruire ce monde ruiné.
Erwann rie, alors que son véhicule le transporte en direction d’un soleil qui darde ses derniers rayons, et la lumière des premières étoiles commence à essayer de traverser les nuages de miasmes et à perdre une nouvelle fois le combat contre les lumières de la ville.
Erwann rie, se prenant pour un cowboy solitaire progressant vers le soleil couchant.

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La nuit est tombée. Et tout n’est que silence.
La nuit est tombée. Et aucune lumière ne brille.
La nuit est tombée et les étoiles brillent d’un éclat froid et sans âme. Nul nuage ne les masque. Il n’y a plus un souffle d’air. Nulle atmosphère n’est là pour les faire scintiller.  Le monde est mort. L’Homme a réussi l’impensable. Tuer tous les êtres vivants et rendre une planète stérile.
La nuit est tombée et Erwann se traîne dans les rues. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus besoin de respirer. Il y a bien longtemps qu’il a abandonné les contraintes de la chair. Il n’est plus que de plastique, d’acier, de cuivre, mais la douleur est de retour.
La douleur. Toujours et encore. Une douleur psychosomatique.
Il paye le prix de sa folie. Il paye le prix pour avoir accepter de pactiser avec le Diable et avoir voulu la vie éternelle. Il paye le prix de ne pas avoir su refuser le pacte faustien.
Erwann se traîne et se  traite de vieux fou. Il aurait du embrasser la Mort depuis bien longtemps. Rejoindre Ilda et les enfants. Mais la solitude est son fardeau à jamais. La Terre est devenue son Enfer personnel.
Erwann se traîne. Le poids des années pèse lourdement sur ses épaules de titane.
Erwann se traîne et rejoint ce qui fut un petit parc. Il se pose sur une gentille pente, au milieu de brins noirs, derniers résidus d’un gazon autrefois verdoyant.
Il lève les capteurs, qui lui tiennent lieu d’organes de vision, au ciel et s’abandonne dans la contemplation des étoiles. Ces étoiles qui furent si longtemps masquées par la pollution des hommes.

Et sans un bruit, doucement, tout s’arrête. Rien n’est éternel. Ni Erwann, ni l’Enfer. Le dernier Homme n’est plus. Les étoiles jettent un dernier éclat et s’éteignent, nul n’étant plus là pour les admirer.
Et au dernier Crépuscule succède une Nuit noire, totale, absolue.